Philippe Lucas, l'homme qui fait gagner les nageusesSi sa troisième nageuse n'avait pas raté une bouée, Philippe Lucas ne revenaitaujourd'hui des championnats d'Europe de natation qu'avec des filles cousues d'or. Laure Manaudou, son chef-d'oeuvre, sept médailles au total, et sa dernière trouvaille, la Choletaise de naissance Esther Baron, qui a fait retentir sa première Marseillaise. Portrait d'un faiseur de championnes, atypique et haut en couleur.
BUDAPEST (de notre envoyé spécial). - Longue chevelure blonde coiffée en arrière, barbe de plusieurs jours, bracelets en acier qui tintent et boucles d'oreille, débardeur qui laisse apparaître ses biscotos bronzés ou poitrail velu à l'air, grand short porté bas sur les hanches et sandales qu'il traîne... Philippe Lucas, 43 ans, c'est d'abord un look breveté. Si sa silhouette n'était pas devenue familière, on pourrait le prendre pour un campeur ayant confondu le bassin olympique avec la piscine loisirs !
« Qu'est-ce qu'elle a ma gueule », donne toujours l'impression de vous dire ce Titi parisien bourru, grand fan de Johnny (il l'a vu vingt fois en concert), un gars issu de la rue et qu'il ne faut pas chauffer. « Si j'avais été Zidane, je lui aurais pété le nez à Materazzi ! » Pour s'être fait tout seul, en bravant les sarcasmes et les embûches, il aime par-dessus tout sa liberté. Et ne cache pas sa soif de reconnaissance. Quand les micros et les caméras se tendent, il fait son numéro. Mélange de finesse d'analyse, de formules qui font mouche, le tout servi par un langage très viril. Un véritable acteur en représentation. Mais qu'une partie du personnage.
Plus révélateur, le Lucas qui suit les courses. Seul dans son coin, caché derrière ses lunettes noires, il fixe le bassin, apparemment sans émotions alors que ça doit bouillir à l'intérieur d'un tel « guerrier », comme il aime se dépeindre. Quand sa nageuse sort, juste une petite tape ou une bise, un « c'est bien » laconique. Et, immédiatement, l'attention à tous les petits détails. « Prends une serviette sèche... Mets ton blouson... » Un vrai papa poule. « Mon boulot n'est pas d'être les fesses dans les tribunes, bougonne-t-il. C'est des gamines encore. Après une course, elles pourraient envoyer des SMS pendant vingt minutes alors qu'elles se gèlent. Un entraîneur, c'est quelqu'un qui anticipe pour éviter le moindre problème. » La clim dans la chambre, ce qu'elles mangent, le temps qu'elles passent à parler aux médias... Il a l'oeil à tout, contrôle tout.
Ex-brasseur moins « nul » qu'il le dit, marié à une brasseuse qu'il a envoyée aux Jeux de Barcelone en 1992, ce maître nageur entraîne depuis l'âge de 20 ans. Son flair, son oeil, son intelligence, les longueurs d'avance qu'il possède, son savoir faire pour emmener ses athlètes exactement là où il veut, l'ont propulsé faiseur de championnes et il recrute même à l'étranger. Dans son antre, à Melun, sur les bords de la Seine, on se met à l'eau à 6 h 45 le matin et on peut avaler jusqu'à 18 km par jour. Interdit de tricher. « Faut savoir ce qu'on veut. Pas un camp de vacances ». Rigueur totale, travail sans cesse recommencé et engagement sans faille, car il aime « voir des étincelles » dans les yeux, même si le cocktail boulot plus chlore a tendance à les éteindre. « Pas une usine pour autant. C'est familial. On se marre un peu, on en bave beaucoup. Il m'a fait faire des choses dont je ne me savais pas capable », confie Esther Baron, 19 ans, soumise à ce régime-là depuis deux ans. Vu le profil de ses nageuses, on n'entend guère de soupçons sur ses méthodes. « Ce qu'il fait est très logique, nul besoin d'avoir recours à autre chose », assure Michel Rousseau, ancienne vedette du sprint français des années 70 dont la fille a rallié Melun. « Quel intérêt de gagner si l'on triche », soupire Lucas. Le sujet ne le fait pas sortir de ses gonds. Pourtant c'est un sanguin, et ça pète régulièrement avec lui : « Dégage, t'es qu'une tringle ! ». Combien de fois Baron a quitté le bassin en pleurant. Réflexion de Roxana Maracineanu, ancienne championne du monde, jamais passée chez Lucas, mais qui connaît bien la musique : « Avec six heures par jour dans l'eau, c'est vite le train-train. Les filles, faut pas les lâcher. On doit sans cesser nous booster ». Baron confirme : « Il m'a recadrée souvent et m'a bien blindée. Quand tu t'entraînes aussi dur, la course est un plaisir ensuite ».
C'est sans doute dans la psychologie que Lucas fait le plus fort.
« Vous aurez beau être le meilleur entraîneur du monde, si votre nageuse n'a pas le mental, ça ne fonctionnera jamais ». Avant son titre, il lui arrivait de lancer à Baron : « Personne à part ta famille ne sait que tu es née, alors, qu'est-ce t'as à perdre ! ». Va falloir qu'il trouve autre chose maintenant. Il aime doter ses filles « de cervelles de gagneuses ». Pas de problème avec Manaudou, une « compétitrice phénoménale » qu'il raille parfois, mais admire avec une tendresse infinie. « C'est compliqué et fragile, des championnes, confie-t-il. Trouver les mots, c'est une chose. Leur prouver qu'on a raison pour elle, c'est le plus fort. Mais t'as jamais vraiment le temps de savourer. Faut toujours recommencer. » Replonger, quoi !
Un stage a Melun a pâques ca vous dit ????